28 juillet 1833 | Madame de Souza à M Le Roi | nouvelles des amis

Toutes les correspondances de l'année
Contenu de la correspondance

” Enfin, Voilà une lettre de mon vrai ami, mais j’avais su de ses nouvelles chez M. de Marbois par un jeune M. Le Prieur, référendaire à la Cour des comptes, qui demeure près des Mesnuls. Il m’avait dit que Mme de Nugent (Mme de Nugent, née Le Roi de Camilly nièce de M. Le Roi, était à ses derniers moments. Elle mourut en 1836.) était un peu moins mal et, en vérité, j’ai espéré comme si j’étais de la famille, tant je suis occupée de vous, mon bon ami. Votre lettre détruit cette lueur d’espérance, et je suis tristement atteinte par la sombre tristesse de tout ce qui vous entoure. A votre âge, mon bon ami, et au mien, les idées noires ne s’effacent plus, et l’on se dit douloureusement que vivre c’est voir mourir. Enfin ne me laissez point sans nouvelles de la pauvre malade. M. Le Prieur m’a dit que Mme Charles (Mme Charles de Nugent, née Bourqueney, belle-fille de la malade.) était grosse. Parlez sans cesse à Mme de Nugent de cet enfant. C’est lui donner une idée d’avenir. Peut-être espérait-elle quelques jours de plus à vivre et, de proche en proche, des pensées consolantes pénétreront son âme et adouciront ses derniers instants. Mais je ne veux point ajouter à vos peines en appuyant sur ce qu’elles me causent de tristesse.
” Je veux vous raconter une anecdote curieuse que vous ne savez peut-être pas, car on l’a beaucoup cachée dans le temps. J’ai été à la fonderie voir la statue de l’Empereur avant qu’elle en fût sortie (La statue de Napoléon de la colonne Vendôme.) et j’ai vu dans l’atelier une statue colossale de Louis XVI, très belle, très ressemblante, et je m’étonnais qu’en quinze ans de temps on eût négligé de la couler en bronze. On m’a appris que cette statue étant sur des dimensions plus grandes qu’aucune qui eût été faite, le fondeur fit tous ses calculs pour ce qu’il fallait de métal et se croyait d’autant plus sûr de son fait que jamais, jamais il ne s’était trompé. Il coule donc sa statue, et vous savez que l’on commence par les pieds. Lorsqu’elle est froide, Mme la Dauphine veut assister au dépouillement. Jugez de l’horreur ! La tête manquait ! Il n’y avait pas eu assez de bronze. Elle fit un cri affreux et s’enfuit disant que cela lui faisait trop de mal. Depuis, on n’a plus songé à cette statue qui est encore là, non celle en bronze, mais le plâtre. J’avoue que cela M’a fait transir. Si vous saviez cette circonstance de toutes les douleurs de cette pauvre princesse, pardonnez-moi de vous les avoir redites, mais je ne puis penser à autre chose… “

* Madame de Souza et sa famille (baron André de Maricourt / Emile-Paul frères / p.363-365)