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Lettre d’Hortense de Beauharnais à son frère Eugène | 16 décembre 1814, Paris

Titre de la correspondance: Lettre d’Hortense de Beauharnais à son frère Eugène | 16 décembre 1814, Paris
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Lettre d’Hortense de Beauharnais à son frère Eugène
16 décembre 1814, Paris
Mon cher Eugène, je n’ai rien de nouveau à t’écrire sur moi. Sans ce vilain procès et si ma fortune était fixée, je me trouverais très heureuse. Je mène la vie qui me convient : j’ai une petite société. Tous les soirs, nous faisons de la musique. Quelques Anglais ont voulu venir chez moi, mais je me fais beaucoup prier, car je ne veux pas recevoir beaucoup de monde, surtout des étrangers. S’occuper de ses enfants, se distraire avec ses petits talents et ne pas faire parler d’elle, voilà la vie d’une femme, et voilà le bonheur que j’ambitionne.
Le duc de Wellington m’a fait demander de venir me voir ; je le recevrai une fois. J’ai eu hier à dîner M. de Rivière, aide de camp de Monsieur, et Sosthène de la Rochefoucauld. Je reçois toujours avec plaisir les personnes qui sont attachées à la famille royale, car je devine bien qu’on voit, en me jugeant, quels sont mes sentiments. D’ailleurs, de tout temps, on n’a jamais parlé politique chez moi, et c’est une conversation que j’interdirai toujours ; elle est d’ailleurs fort ennuyeuse et j’ai toujours prétendu avoir assez d’esprit pour pouvoir m’en passer. Je suis sûre qu’il sera venu chez moi quelques vieux Anglais de l’opposition qui s’attendaient à voir discuter des intérêts de l’Europe ; ils auront été bien désappointés et ils m’auront trouvée bien futile de ne parler que romances ou opéras nouveaux ; mais chacun parle de ce qui l’occupe et, en vérité, sans ton sort qui ne peut m’être indifférent, toutes les forces du monde me seraient bien égales.
Nos petites affaires d’intérêt ne sont cependant pas très florissantes ; pour moi j’espère toujours, puisque le Roi l’a promis ; mais je suis en colère contre toutes ces personnes auxquelles nous faisons des pensions ; ils croient que cela leur est dû sur la succession et ne nous en ont aucune obligation; tandis que je me gêne pour pouvoir remplir ces engagements et, si cela continue, je ne pourrai plus rien faire. Je leur céderais bien ce qui me reviendrait de la succession, car je crois que ce que nous aurons de clair ne sera pas considérable, mais chacun ne pense qu’à soi. M. Dugué, outre la pension que je lui fais, se plaint et m’écrit qu’il ne peut pas vivre comme cela, que je lui donne les moyens de retourner à la Martinique ; les Tascher voudraient l’habitation ; enfin, avec tous les anciens domestiques et ceux de notre mère, il n’y a plus moyen d’y tenir et, si mon sort ne se finissait pas, je m’en irais bien loin d’ici. Mais adieu ; je babille : c’est pour tout le temps de ma paresse. Bourgalic va mieux ; il commence une nouvelle cure qui semble lui faire du bien, mais ces maladies de langueur sont terribles ; je commence à prendre le dessus de la mienne et c’est le ciel qui m’envoie toujours un peu de santé, quand mes petits enfants en ont besoin.
J’espère que les eaux me guériront tout à fait cette année si je n’ai pas de nouveau chagrin. Je t’embrasse comme je t’aime. A propos, tout le monde parle ici d’un duel entre toi et le grand duc Constantin : est-ce vrai ? Il serait assez triste de se battre encore en temps de paix. C’est cependant bien doux de ne plus trembler toujours pour la vie de ceux qu’on aime ; il faut que nous jouissions bien de cela ; ta pauvre femme était si malheureuse que seule l’inquiétude du sort n’est rien en comparaison.
Hortense