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Lettre d’Hortense de Beauharnais à son frère Eugène | 23 février 1807, La Haye

Titre de la correspondance: Lettre d’Hortense de Beauharnais à son frère Eugène | 23 février 1807, La Haye
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Lettre d’Hortense de Beauharnais à son frère Eugène
23 février 1807, La Haye
J’ai vu avec bien du plaisir, par ta lettre, mon cher Eugène, que tu t’étais amusé ce carnaval. J’aurais bien voulu être à ta jolie fête ; cela a dû être charmant. Nous avons eu, ici, un grand bal le lundi et, le mardi, chez le maréchal Ver Huell ; mais tout cela n’est pas ce qui s’appelle les plaisirs du carnaval : on ne s’est pas plus aperçu dans notre intérieur que c’était un temps de plaisirs et où la gaieté est permise.
Tous les jours se ressemblent ici. Le Roi travaille beaucoup. Le matin, quand il fait beau, je vais un peu me promener, puis je rentre, je fais un peu de musique.
Je t’ai dit, je crois, que j’avais amené Mme Duroc ; elle compte repartir après-demain ; alors, je veux, le matin, entreprendre quelque occupation sérieuse. Je dîne avec le Roi et nos petits enfants. Dans la soirée, on fait entrer seulement les personnes de service : c’est là où l’on voit des mines allongées, qui restent droits comme des piquets, qui ont l’air d’avoir une peur de vous extrême, qui osent à peine dire deux mots. Tu me diras : « C’est votre faute. Pourquoi ne les mettez-vous pas à leur aise ? La société en serait plus gaie, et les convenances n’en seraient pas moins bien gardées. » Mais, que veux-tu, cela ne peut pas être autrement. Nous faisons une partie de reversi jusqu’à dix heures, puis on prend le thé et on va se coucher.
Si ces gens-là savent si je suis bonne ou méchante, spirituelle ou bête, ils seront bien fins. Mais ces fêtes, ces malheureuses fêtes, quand viendront-elles ? C’est là où nous serons gais ! Je ne sais pourquoi, mais, outre le bonheur que j’aurai à te voir, je jouis toujours de la gaieté des autres. J’aime à voir tout en mouvement ; une fête publique me fait plaisir et il me semble que cela me communique une gaieté que je n’aurais peut-être pas sans cela. Ici tout est morne : chacun fait ses affaires tranquillement et, sans la trompette que j’entends quand on relève la garde, et qui me rappelle ta caserne des chasseurs, je me croirais relevant de couches ou d’une grande maladie. Nous n’avons ni les plaisirs de la ville ni les plaisirs de la campagne, mais seulement les incommodités de la grandeur.
Adieu, mon cher Eugène, je dois t’ennuyer un peu de mes doléances ; mais je regretterai toujours notre bon jeune temps où nous étions si heureux.
Hortense