(pas de titre)

Lettre d’Hortense de Beauharnais à son frère Eugène 27 août 1805 , Saint-Amand

Titre de la correspondance: Lettre d’Hortense de Beauharnais à son frère Eugène 27 août 1805 , Saint-Amand
Toutes les correspondances de l'année :
Contenu de la correspondance:

Lettre d’Hortense de Beauharnais à son frère Eugène
27 août 1805 , Saint-Amand
Je t’ai promis le journal de mon petit voyage, et, quoique je sois un peu fatiguée, je m’empresse de te le donner.
Je suis partie de Saint-Amand le vendredi 28 thermidor (16 août 1805) , jour de la fête de l’Empereur. La veille, nous avions fait notre fête en mariant une jeune fille à Saint-Amand, et en ayant un petit feu d’artifice le soir. Le vendredi donc, nous partîmes à cinq heures du matin : j’avais avec moi Adèle, Mlle de Mornay, Mlle de Cochelet, M. d’Arjuzon, et toujours Napoléon.
On dit qu’il ne faut pas se mettre en route le vendredi et je pourrais croire qu’on a raison, car nous avons eu plusieurs malheurs ; le plus grand a été de nous tromper de route, car je désirais aller coucher à Montreuil, et, tous mes domestiques s’étant mis dans la tête que j’allais droit à Boulogne, me menèrent à Saint-Omer. Ce n’était pas trop mon chemin de retourner à Montreuil, mais, comme Mme Ney m’attendait, je me décide à faire douze lieues de plus. Je n’arrivai chez Mme Ney qu’à quatre heures du matin : elle m’attendait ; les aides de camp de son mari étaient venus au-devant de moi. Elle est très bien logée dans un petit château, près de Montreuil. La seconde voiture où était la nourrice n’étant pas arrivée, je couchai Napoléon près de moi ; il avait si bien dormi dans la voiture qu’il ne demandait qu’à jouer ; je passai donc la nuit blanche et je partis pour Boulogne à onze heures. J’arrivai chez Mme Murat qui a un petit château tout près de Pont-de-Briques ; c’est très petit, mais nous nous arrangeâmes ; nous étions deux ou trois dans une même chambre. J’allai tout de suite chez l’Empereur qui me reçut à merveille. J’eus le plaisir d’y voir ton aide de camp et de parler de toi. Je comptais t’écrire par lui, mais, vraiment, je n’en ai pas eu le temps. Je dînai chez l’Empereur avec Napoléon, le prince Joseph, le prince et la princesse Murat. Après le dîner, je fis quelques parties d’échecs avec l’Empereur : j’étais si fatiguée que je m’endormis en jouant ; il s’en aperçut et me renvoya me coucher. Il mit à ma disposition une voiture à six chevaux pour tout le temps que je serais à Boulogne, et il donna l’ordre au général Defrance de m’accompagner partout à cheval.
Le dimanche matin, je vins avec la princesse Murat dire bonjour à l’Empereur, et, de là, nous allâmes ensemble voir Boulogne. Le maréchal Soult, le général Andreossy, l’amiral La Crosse, vinrent à cheval nous escorter jusqu’au camp de gauche ; nous passâmes toute la ligne en revue ; je descendis dans la baraque du prince Joseph pour déjeuner ; il me mena, après, voir plusieurs baraques de soldats ; de là, pour aller à la Tour d’Ordre et voir le camp de droite. Mme Murat, qui était un peu fatiguée, me quitta là ; je visitai de même tout le camp. Le général Saint-Hilaire et plusieurs colonels vinrent de même à ma voiture jusqu’à Wimereux. Je fis le tour du port ; je descendis dans un paquebot. Partout, les matelots criaient : « Vive l’Empereur ! » Mes chevaux étaient bien fatigués : je m’arrêtai dans la baraque des officiers de marine. Napoléon demanda à manger, et tous ces messieurs s’empressèrent de nous apporter leur dîner, entre autre un gigot de mouton qui était excellent ; tu sens bien qu’il fallût y goûter ; Napoléon était vraiment bien gentil et leur distribuait à tous des petits gâteaux ; on but à notre santé, et nous partîmes pour rejoindre l’Empereur qui allait passer la revue des grenadiers près de là ; en arrivant à la manoeuvre, l’Empereur me fit descendre ; il donna la main à Napoléon et nous fit courir, ne s’occupant plus que de ses manoeuvres. Il ordonna les feux. Nous étions juste devant la ligne : il me demanda si j’avais peur ; mais je lui répondis qu’avec lui, personne ne devait avoir peur. Napoléon était charmé ; il criait ; « Feu, tous ensemble. » En sortant de là, il dit : « Mon Dieu, que je voudrais que Tété (le prince Eugène) ait vu cela ; comme c’est beau la guerre ! » Je rentrai vite de la manoeuvre pour m’habiller et aller dîner chez l’Empereur ; nous fîmes encore une partie d’échecs, ce qui ne m’amuse pas beaucoup, et je retournai à dix heures me coucher.
Mme Ney était venue avec moi à Boulogne : elle logeait avec Mme Lambert et elle m’accompagnait partout.
Le lundi, il fit un temps affreux, ce qui m’empêcha d’aller sur mer comme j’en avais le projet. J’allai toujours dîner chez l’Empereur et, après le dîner, il envoya chercher Adèle et Mme Ney. Elles firent une partie de whist et moi toujours ma malheureuse partie d’échecs ; j’avais engagé l’Empereur à les faire venir, car je désirais bien que le général Bertrand vit Adèle. On en dit beaucoup de bien ; je voudrais bien que l’Empereur fît ce mariage-là ; il ne la trouve pas assez riche pour lui, mais, malgré cela, j’espère l’emporter.
Le mardi, Mme Ney partit de bonne heure pour me préparer une petite fête qu’elle voulait me donner le soir. Moi, je fus tout droit à Etaples : je vis le port, la baraque de l’Empereur et une manoeuvre charmante que le maréchal Ney fit pour moi. Je restai longtemps à pied, ce qui me fatigua un peu, mais cela ne m’empêcha pas de danser le soir chez Mme Ney : la salle de bal était fort jolie, toute arrangée en fleurs avec mon chiffre. Je vis le général Dutaillis qui est fort amoureux d’Adèle, mais le maréchal Ney ne veut pas en entendre parler. Aussi, ai-je été obligée de lui dire qu’elle était promise. Le bal dura jusqu’à quatre heures ; je devais partir pour retourner à Saint-Amand, mais l’Empereur m’avait engagée à rester quelques jours de plus, espérant que le vent changerait et que je pourrais voir la flotille dehors, ce qui est très beau, mais le vent a toujours été contraire à mes voeux et je suis partie sans voir un petit combat ; ce n’est pas bien gai ; aussi ne le regretterai-je pas beaucoup.
La nuit que j’étais au bal, l’Empereur a embarqué toute l’armée ; ils croyaient tous partir : on dit que cela se fait en fort peu de temps.
En retournant, le mercredi matin, sur toute la route, on nous disait : »L’Empereur est parti, toute l’armée est embarquée. » Tu juges de notre impatience d’être à Boulogne. Le général Defrance croyait ne pas arriver assez tôt pour être de l’expédition. On dit que toute la nuit l’Empereur courait sur toute la flotille et voyait lui-même si tous les soldats avaient leur place. En arrivant, tout était déjà dans l’ordre accoutumé, je fus cependant sur-le-champ à Boulogne pour voir encore un peu le remue-ménage. Les chevaux seuls étaient restés embarqués.
Je désirais faire une petite course sur mer, mais les marins s’y sont opposés ; je fus remise au lendemain à la marée qui était à huit heures ; je fus exacte et j’allai dans la chaloupe de l’amiral jusqu’au Wimereux ; le maréchal Soult nous suivait dans la sienne : la mer était fort grosse ; le général Defrance et M. D’Arjuzon étaient dans un état terrible. J’ai été bien méchante, car j’en ai bien ri. Je suis revenue déjeuner à la Tour d’Ordre et dîner toujours chez l’Empereur. Nous avons eu encore un jour de pluie et le samedi, jour de mon départ, je fus le matin dire adieu à l’Empereur. Je m’embarquai sur le vaisseau amiral : je fis à peu près trois lieues sur mer jusqu’à Ambleteuse, le maréchal Davout, ainsi que l’amiral batave, vinrent me prendre dans une chaloupe charmante. Je traversai toute la flotille au son de la musique et des cris de « Hourra ! » Le maréchal Davout me donna un fort beau déjeuner sous une tente avec tous les généraux et les colonels de son armée : j’étais entre lui et l’amiral dont tout le monde fait l’éloge, surtout depuis son dernier combat avec les Anglais, lors de son passage avec le maréchal Davout. Pendant le déjeuner, on a chanté des couplets et des rondes et les grenadiers répétaient le refrain ; ils m’ont tous escortée pendant longtemps.
Je me suis arrêtée à Calais pour voir le port et recevoir, dans la fameuse auberge, tous les colonels de dragons ; j’ai été ensuite coucher à Dunkerque.
Le lendemain, j’ai reçu, à six heures du matin, des visites de corps ; j’ai été visiter le camp où il n’y a plus beaucoup de troupes ; j’ai vu le port et une frégate que l’on nomme la Milanaise et qui sera bientôt lancée.
J’ai vu ce bon M. Emmery et je suis repartie en passant par Cassel, d’où l’on découvre tant de villes de guerre. Je ne me suis pas arrêtée à Lille et je suis arrivée à onze heures du soir à Saint-Amand, très fatiguée comme tu peux bien le penser, mais bien contente de mon joli voyage.
On a cherché à me plaire partout, ca on m’a beaucoup parlé de toi. Adieu, mon cher Eugène, mon meilleur ami, aime-moi toujours bien.
Hortense
P.S. M. de Flahaut et Lagrange ont été bien aimables pour toi ; j’ai eu du plaisir à en parler ; ce sont les seuls qui m’entendaient, car, comme ils sont encore jeunes, ils ne connaissent pas l’ambition, et, comme moi, ne voyaient que du triste dans ta position.